Mauvais rêve.
J'ai reçu un appel téléphonique de
l'hôpital hier. Le message m'indiquait que mon rendez-vous pour
l'opération avait été fixé au 5 octobre. En entendant le nom du
médecin, je savais pertinemment qu'il s'agissait de la fistule
pourtant, la dernière fois que j'ai entendu ce nom nous étions en
décembre. Presque un an plus tard, mon rendez-vous m'était
attribué. Je croyais, j'espérais, qu'on m'avait oublié. Cette
maudite opération et ce nom aussi « fistule », cet
horrible nom qui pourrait très bien figurer au haut de l'affiche
d'un film gore de série B : « Craignez, LA FISTULE!!! ».
J'en ai fait des mauvais rêves.
Je n'irais pas jusqu'à dire des
cauchemars, mais certainement un séjour dans un univers
Finsher-esque, à l'époque où les tueurs en série le fascinait. Ce
qui est bien en dialyse pour le docteur, c'est que le patient ne peut
pas se sauver (j'imagine que les cas répertoriés où les patients
se sont sauvés lors de consultations sont assez rares, mais au moins
la possibilité existe lorsqu'on n'est pas branché à une machine
qui vous pompe le sang). Les médecins peuvent me dire les pires
atrocités, me faire miroité les avantages d'une opération, qui à
mes yeux se rapproche plus d'une pratique de boucherie que d'un geste
médical, sans que je puisse prendre mes jambes à mon cou en hurlant
ma désapprobation, cloué et vulnérable à cette chaise plus ou
moins confortable. Et comme seules les perversions de l'inconscient
savent le faire en dormant, ce médecin se dédoublait, m'entourant
maintenant de clones, m'intimant à l'unisson d'approuver la démarche
carnassière. J'apparaissais soudainement en sale pré opératoire,
revêtant uniquement la jaquette de tissu empestant l'eau de javel et
dévoilant mon dos et mes fesses nues, le froid de la climatisation à
outrance de la salle d'opération me glaçant les os et l'esprit. Et
ce blanc, ce blanc froid jaillissant des puissantes ampoules et se
reflétant à l'infini sur les céramiques encore plus blanches des
murs de cette salle de torture. Pourquoi toute cette blancheur si ce
n'est que pour accentuer le rouge flamboyant de mon sang sous le
scalpel. J'observais l'équipe médicale former un coccus; ils se
consultent, se font un plan de match, un plan d'attaque et je savais,
puisque je rêve, de quoi il s'agit. Ils planifient m'anesthésier de
force afin de pratiquer l'opération contre mon gré et je les
observe toujours, paralysé par le froid et maintenant, par la peur.
Évidemment, tous les rêves se
terminent de la même façon. Un de mes médecins m'a déjà dit
quelque chose comme : « L'important ce n'est pas que tu
aies les résultats de test sanguin parfait, ou que tu prennes la
méthode la plus perfectionnée. L'important c'est que tu te sentes
le mieux possible, peu importe les résultats sur papier ». Ces
paroles m'ont rassuré à ce moment, mais ce ne sont pas tous les
médecins qui semblent partager cet avis. Parfois ils insistent un
peu trop sur la méthode parce que « sur papier » c'est
la meilleure. J'ai eu ma dose de stress et d'angoisse ces deux
dernières années pour combler quelques décennies et pourtant, ce
n'est pas terminé. J'ai réglé le cas de la fistule ce matin et
j'en suis soulagé. Maintenant, si je pouvais juste dormir tranquille...
* * *
La Force d'un guerrier.
Quand Dave m'a téléphoné, j'ai cru
qu'il me faisait un mauvais coup. On ne se voit pratiquement jamais,
nous ne sommes pas des amis proches, mais tout de même, je l'aime
bien. Par contre, ce qu'il me dit à l'autre bout du combiné ne fait
aucun sens : « Ben est à l'hôpital aux soins
intensifs, il a eu un accident de travail. Il a reçu une cage de 800
livres sur la tête. Va le voir, il est au General ». La
nouvelle est surréelle, je ne sais pas quoi dire et encore moins
comment réagir. Une des premières choses qui me vient en tête est
que ça tombe bien, moi aussi je suis au General. Outre cet égoïsme
à peine voilé, je n'arrive pas à saisir l'ampleur de la situation;
après tout, ces choses là n'arrivent pas à nos amis et quand elles
arrivent ce sont toujours de petites blessures. Pourtant, une cage de
800 livres, ça doit laisser quelques séquelles, non?
Le lendemain je suis allé voir Ben aux
soins intensifs. On m'avait prévenu qu'il avait le visage
« magané ». Ce que j'ai vu était extraordinaire dans sa
définition la plus littérale : « qui sort de
l'ordinaire » ou encore « qui étonne par son aspect
bizarre, singulier ». Bien que j’arrivais à lire les traits
sur son visage qui font de Ben celui que l'on reconnaît, la
métamorphose causée par le terrible choc qu'il avait subi était
inimaginable. Le visage boursouflé au point où la peau de ses joues
semblait pouvoir céder à tout instant, les yeux fermés par des
paupières grosses comme des poings et ses lèvres gonflées comme si
on lui avait joué un mauvais tour en chirurgie plastique. Autour de
lui, des machines, des solutés, des pompes; l'artillerie lourde
quoi. J'en étais presque jaloux tellement l'équipement était
moderne!
Je me suis approché et je me suis
identifié. Son premier geste, car il bouge on m'a dit; il bouge les
doigts et les orteils ce qui est une très bonne nouvelle vu les
circonstances, a été de me faire un signe de la main qu'on voit
dans tout bon rassemblement métal. Merde! L'incrédulité amère
faisait place à la stupéfaction. Puis il s'est mis à bouger les
jambes et les bras pour me faire comprendre qu'il était en parfaite
santé. Incapable de parlé et entubé pour respiré, il communiquait
en écrivant sur des feuilles de papier. Ce qui m'a frappé, c'est
dès qu'il s'est mis à bouger, j'ai reconnu cette gestuelle qui lui
est propre.
Ben à frôlé la mort et il aura
certainement des séquelles au visage. Mais pour lui, ce n'est rien.
Ce que j'ai vu ce jour-là, c'est une force colossale, je ne peux pas
utiliser le mot courage, car il n'a rien vu venir. C'est plutôt
comme si la mort s'était heurtée à plus fort qu'elle. Et Ben dans
tout ça, on dirait que ça l'a insulté, comme s'il lui disait :
« Té sérieuse? C'est ton meilleur coup ça? C'est une joke ou
quoi? ». Ce que j'ai constaté ce jour-là, c'est un homme
tellement fort, même cloué à son lit, que j'en suis intimidé. Je
ne peux attendre de te voir sur tes deux jambes Ben! À bientôt.
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